Hans Reichenbach, "Les trois tâches de l’épistémologie", 1938 [Experience and Prediction, chap.l, § 1 : «The three tasks of epistemology", Chicago, The University of Chicago Press, 1938. Traduction établie par Alexis Bienvenu]
"Les
recherches menées au cours de notre livre appartiendront en majeure
partie à ce même domaine. Cependant, avant de s'y engager, nous pouvons
mentionner un résultat de caractère relativement général qui est livré
par des investigations antérieures du même type – un résultat
concernant une distinction sans laquelle le processus de connaissance
scientifique ne peut être compris. La méthode scientifique n'est pas, à
chaque étape de sa démarche, dirigée par le principe de validité;
d'autres étapes ont le caractère de décisions volontaires. C'est cette
distinction qui doit être soulignée au commencement même de nos
investigations épistémologiques. Que l'idée de vérité, ou de validité,
ait une influence déterminante sur la pensée scientifique, est évident
et a été remarqué par les épistémologues de toutes les époques. Qu'il
existe cependant certains éléments de la connaissance qui ne sont pas
gouvernés par l'idée de vérité mais dus à des résolutions de la volonté
et qui, tout en influençant fortement l'élaboration de tout le système
de la connaissance, laissent intact son statut à l'égard de la vérité,
voilà qui est moins connu des chercheurs en philosophie. La
présentation des décisions volontaires qui sont contenues dans le
système de la connaissance fait donc partie intégrante de la tâche
critique de l'épistémologie. Pour donner un exemple de décision
volontaire, nous pouvons nous référer à ce que l'on appelle les
conventions, par exemple la convention relative à l'unité de longueur,
celle relative au système décimal, etc. Mais les conventions ne sont
pas toutes si évidentes à reconnaître, et c'est parfois un problème
assez difficile que de trouver les endroits qui sont la marque de
conventions. Le progrès de l'épistémologie a souvent été entraîné par
la découverte du caractère conventionnel de certains éléments qui
étaient considérés jusqu'alors comme possédant un caractère de vérité.
La découverte par Helmholtz du caractère arbitraire de la définition de
la congruence spatiale, la découverte par Einstein de la relativité de
la simultanéité, signifient la reconnaissance du fait qu'une décision
devait remplacer ce qui avait été tenu pour un énoncé. Trouver tous les
points où des décisions sont impliquées est l'une des tâches les plus
importantes de l'épistémologie.
Les conventions forment une classe particulière de décisions; elles représentent un choix entre des conceptions équivalentes. Les différents systèmes de poids et mesures constituent un bon exemple d'une telle équivalence; ils illustrent le fait que la décision en faveur d'une certaine convention n'influence pas le contenu de la connaissance. De la même manière, les exemples tirés de la théorie de l'espace et du temps mentionnés plus haut sont à placer au rang de conventions. Il existe des décisions d'un caractère différent, qui ne conduisent pas à des conceptions équivalentes mais à des systèmes divergents; on peut les appeler des bifurcations volontaires. Alors qu'une convention peut être comparée à un choix entre différents chemins menant au même endroit, la bifurcation volontaire est semblable à une bifurcation entre des chemins qui ne se rejoindront jamais. À l'orée même de la science se trouvent quelques bifurcations volontaires de grande importance: ce sont des décisions relatives au but de la science. Quel est le but de la recherche scientifique? Cette question n'est pas, logiquement parlant, une question de vérité ou de fausseté, mais une question de décision volontaire, et la décision qui est déterminée par la réponse à cette question appartient au type «bifurcation ». Si quelqu'un nous dit qu'il étudie la science pour son plaisir et pour remplir ses heures de loisir, nous ne pouvons pas formuler l'objection selon laquelle ce raisonnement est un « énoncé erroné » – ce n'est aucunement un énoncé mais une décision, et chacun a le droit de faire ce qu'il veut. Nous pouvons objecter qu'une telle détermination est opposée à l'usage normal des mots, et que ce qu'il appelle le but de la science est généralement ce que l'on appelle le but d'un jeu - cela serait un énoncé vrai. Cet énoncé appartient à la partie descriptive de l'épistémologie; nous pouvons montrer que dans les livres et les discours le mot « science» est toujours associé à « découvrir la vérité», parfois aussi à « prévoir le futur». Mais logiquement parlant, c'est une question de décision volontaire. il est évident que cette décision n'est pas une convention car ces deux conceptions, obtenues au moyen de postulats différents concernant les buts de la science, ne sont pas équivalentes; il s'agit d'une bifurcation. Ou bien, considérez encore la question de savoir quelle est la signification d'un certain concept – par exemple la causalité, la vérité, ou la signification elle-même. Logiquement parlant, il s'agit d'une question de décision au sujet de la limitation d'un concept bien que, évidemment, la pratique de la science ait déjà pris des décisions assez précises en ce qui concerne cette limitation. Dans un tel cas, on doit examiner minutieusement la question de savoir si la décision en question est une convention ou une bifurcation. La limitation d'un concept peut être en effet de caractère conventionnel, c'est-à-dire que différentes limitations peuvent conduire à des systèmes équivalents. "




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