Je donne à la suite les textes qui sont traités dans le TD du 30 octobre.
Texte 3a et 3b [Cours 2]
3a. Alexandre Koyré, Etudes d'histoire de la pensée scientifique, Gallimard, 1973, pp. 14-15.
L'histoire de la pensée scientifique, telle que je l'entends et m'efforce dela pratiquer, vise à saisir le cheminement de cette pensée dans le mouvement même de son activité créatrice. A cet effet, il est essentiel de replacer les reuvres étudiées dans leur milieu intellectuel et spirituel, de les interpréter en fonction des habitudes mentales, des préférences et des aversions de leurs auteurs. Il faut résister à la tentation, à laquelle succombent trop d'historiens des sciences, de rendre plus accessible la pensée souvent obscure, malhabile et mêmeconfuse des Anciens, en la traduisant en un langage moderne qui la clarifie, mais en même temps la déforme: rien, au contraire, n'est plus instructif que l'étude des démonstrations d'un même théorème données par Archimède et Cavalieri, Roberval et Barrow. Il est tout aussi essentiel d'intégrer dans l'histoire d'une pensée scientifique la manière dont elle se comprenait elle-même et se situait par rapport à ce qui la précédait et l'accompagnait. On ne saurait sous-estimer l'intérêt des polémiques d'un Guldin ou d'un Tacquet contre Cavalieri et Torricelli; il y aurait danger à ne pas étudier de près la manière dont un Wallis, un Newton, un Leibniz envisageaient eux-mêmes l'histoire de leurs propres découvertes, ou à négliger les discussions philosophiques que celles-ci provoquèrent. On doit, enfin, étudier les erreurs et les échecs avec autant de soin que les réussites. Les erreurs d'un Descartes et d'un Galilée, les échecs d'un Boyle et d'un Hooke ne sont pas seulement instructifs; ils sont révélateurs des difficultés qu'il a fallu vaincre, des obstacles qu'il a fallu surmonter. Ayant nous-mêmes vécu deux ou trois crises profondes de notre manière de penser - la « crise des fondements» et « l'éclipse des absolus» mathématiques, la révolution IreIativiste, la révolution quantique - ayant subi la destruction de nos idées anciennes et fait l'effort d'adaptation aux idées nouvelles, nous sommes plus aptes que nos prédécesseurs à comprendre les crises et les polémiques de jadis. Je crois que notre époque est particulièrement favorable à des recherches de cet ordre et à un enseignement qui leur serait consacré sous le titre de l'Histoire de la pensée scientifique. Nous ne vivons plus dans le monde des idées newtoniennes, ni même maxwelliennes, et de ce fait nous sommes capables de les envisager à la fois du dedans et du dehors, d'analyser leurs structures, d'apercevoir les causes de leurs défaillances comme nous sommes mieux armés pour comprendre et le sens des spéculations médiévales sur la composition du continu et la « latitude des formes », et l'évolution de la structure de la pensée mathématique et physique au cours du siècle dernier dans son effort de création de formes nouvelles de raisonnement, et son retour critique sur les fondements intuitifs, logiques, axiomatiques de sa validité.
3b. Georges Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie, Paris : Vrin, 1993, p. 122
L'histoire d'une science manquerait sans doute son objectif si elle ne réussissait pas à se représenter la succession de tentatives, d'impasses et de reprises qui a eu pour effet la constitution de ce que cette science tient aujourd'hui pour son objet propre.
Une histoire des sciences qui traite une science dans son histoire comme une succession articulée de faits de vérité, n'a pas à se préoccuper des idéologies. On conçoit que les historiens de cette école abandonnent l'idéologie aux historiens des idées, ou, au pire, aux philosophes.
Une histoire des sciences qui traite une science dans son histoire comme une purification élaborée de normes de vérification ne peut pas ne pas s'occuper aussi des idéologies scientifiques. Ce que Gaston Bachelard distinguait comme histoire des sciences périmée et histoire des sciences sanctionnée doit être à la fois séparé et entrelacé. La sanction de vérité ou d'objectivité porte d'elle-même condamnation du périmé. Mais si ce qui doit plus tard être périmé ne s'offre pas d'abord à la sanction, la vérification n'a pas lieu de faire apparaître la vérité.
Donc la séparation de l'idéologie et de la science doit empêcher de mettre en continuité dans une histoire des sciences quelques éléments d'une idéologie apparemment conservés et la construction scientifique qui a destitué l'idéologie; par exemple, à chercher dans le Rêve de d'Alembert des anticipations de l'Origine des espèces.
Mais l'entrelacement de l'idéologie et de la science doit empêcher de réduire l'histoire des sciences à la platitude d'un historique, c'est-à-dire d'un tableau sans relief.
Texte 4 [Cours 2]
Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris : Vrin, 1999.
[A, p. 15] La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres rai¬sons que celles qui fondent l'opinion; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion: il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des pro¬blèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du pro¬blème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connais¬sance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.
[B, p. 17] La notion d'obstacle épistémologique peut être étudiée dans le développement historique de la pensée scientifique et dans la pratique de l'éducation. Dans l'un et l'autre cas, cette étude n'est pas commode. L'histoire, dans son principe, est en effet hostile à tout jugement normatif. Et cependant, il faut bien se placer à un point de vue normatif, si l'on veut juger de l'efficacité d'une pensée. Tout ce qu'on rencontre dans l'histoire de la pensée scien¬tifique est bien loin de servir effectivement à l'évolution de cette pensée. Certaines connaissances même justes arrêtent trop tôt des recherches utiles. L'épistémologue doit donc trier les documents recueillis par l'historien. Il doit les juger du point de vue de la raison et même du point de vue de la raison évoluée, car c'est seulement de nos jours, que nous pouvons pleinement juger les erreurs du passé spirituel. D'ailleurs, même dans les sciences expérimentales, c'est toujours l'interprétation rationnelle qui fixe les faits à leur juste place. C'est sur l'axe expérience-raison et dans le sens de la rationalisation que se trouvent à la fois le risque et le succès. Il n'y a que la raison qui dynamise la recherche, car c'est elle seule qui suggère au-delà de l'expérience commune (immédiate et spécieuse) l'expérience scientifique (indirecte et féconde). C'est donc l'effort de rationalité et de construction qui doit retenir l'attention de l'épistémologue. On peut voir ici ce qui distingue le métier de l'épistémologue de celui de l'historien des sciences. L'historien des sciences doit prendre les idées comme des faits. L'épistémologue doit prendre les faits comme des idées, en les insérant dans un système de pensées. Un fait mal interprété par une époque reste un lait pour l'historien. C'est, au gré de l'épistémologue, un obstacle, c'est une contre-pensée.




Bonjour. Je prépare actuellement un mémoire "comment développer la pensée scientifique de l'enfant par l'écriture de comptes rendus?". Pourriez-vous me donner en quelques mots la définition de pensée scientifique? Merci beaucoup.
Rédigé par: rouillon fabienne | samedi 02 février 2008 à 18H02
Bonsoir,
s'il fallait répondre exhaustivement à votre question, l'espace de ce site ne suffirait pas. Je vous recommanderais bien de lire _La formation de l'esprit scientifique_ de Bachelard, qui explore à la fois la définition générale d'une "pensée scientifique" et certains aspects du développement de l'esprit face aux sciences, ou bien encore du Piaget, qui s'est intéressé de manière plus précise à la psychologie dans son rapport aux sciences exactes. Mais je pense tout simplement que dans le contexte de votre question la pensée scientifique signifie simplement un ensemble de capacités cognitives associées aux techniques de calcul, de raisonnement logique (inférences, déductions naturelles), voire aux capacités d'observation et d'induction. Bref, je ne pense pas que l'on vous demande comment former un enfant à la mécanique quantique par la pratique des CR, mais comment l'éveiller aux facultés qui font les premiers rudiments d'une réflexion à la fois capable d'analyse et de logique.
J'ignore si cela peut vous aider.
Bien à vous,
FC
Rédigé par: Fabien Chareix | lundi 04 février 2008 à 23H15