Pierre Bourdieu, réflexion sur la révolution scientifique
Pierre Bourdieu affirme que "l'une des particularités des révolutions scientifiques, c'est qu'elles introduisent une transformation radicale tout en conservant les acquis antérieurs. Ce sont donc des révolutions qui conservent les acquis — sans être des révolutions conservatrices [qui visent] à bouleverser le présent pour restaurer le passé" (Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d'Agir, 2001, p.126-127).
L'affirmation peut sembler paradoxale et d'une certaine manière, elle l'est.
Entendons bien le statut de cette proposition : Bourdieu analyse un concept déterminé pour lequel il entend dégager un trait spécifique. Cela ne signifie nullement que nous devons interpréter la thèse de Bourdieu comme étant la sienne propre. Il se peut que Bourdieu n'ait pas de thèse particulière, ou de croyance déterminée, quant au problème historiographique de l'existence, ou non, de quelque chose comme une "révolution scientifique". Ce qui se donne à l'analyse, ce sont des faits où transparaissent tout à la fois des transformations radicales et des effets de conservation dont l'entrecroisement et le heurt donnent matière à réflexion. Dont acte.
D'une part P. Bourdieu pose l'idée d'une "transformation radicale" qui, comme son adjectif l'indique, prend les contenus du savoir à leur racine, pour opérer la transformation caractéristique du concept de révolution scientifique. Il faut prendre au sérieux cette mise à l'écart de tout continuisme plat. D'autre part, Bourdieu constate que ces transformations "conservent les acquis", ce qui ne laisse pas d'étonner dans la mesure où le niveau de la transformation était, on le rappelle, radical.
Par quel moyen peut-on penser ensemble ces deux déterminations? Devra-t-on annexer cette définition à l'un de ses deux termes? De fait, prises isolément, les deux affirmations signifient d'une manière contrastée la possibilité de penser continuité et discontinuité comme étant données ensemble, ce qui est, en bonne logique, impossible.
N'y a-t-il pas un moyen traditionnel de dépasser cette contradiction apparente? Ce moyen existe : il faut comprendre avec Bourdieu que le mouvement de la transformation révolutionnaire n'est pas différent, dans les sciences, de celui, dialectique, qui anime l'histoire elle-même. Un développement dialectique fait en effet repasser par l'ensemble des acquis, mais en tant qu'ils sont relevés, sursumés ou dépassés dans le fait même de leur conservation. On peut ici s'appuyer sur les analyses de Hegel dans la Préface à la Phénoménologie de l'esprit, où il est montré que les problèmes les plus difficiles du savoir antérieur sont dans notre présent (ou dans celui de Hegel en l'occurrence) réduits à des jeux d'enfants. L'état antérieur du savoir est présent à la manière d'une silhouette ou d'une trace dans le savoir effectif.
C'est en dialectisant la proposition de Bourdieu que nous comprenons qu'elle n'est nullement un compromis entre continuisme et discontinuisme, elle ne se prononce pas pour l'une et contre l'autre, mais elle réfute conjointement ces deux positions ou du moins elle réfute la possibilité d'une caractérisation figée de la structure par laquelle il y a précisément histoire de la science. L'historicité se marque par un procesus de type dialectique dans lequel chaque révolution (ou enroulement qui conduit ou reconduit à un point de départ) repasse les acquis tout en les surmontant, c'est-à-dire en révélant les aspects par lesquels ils ne forment plus que l'esquisse d'un savoir. Il est facile de le montrer et Bourdieu pense sans doute ici aux différentes formes prises par l'atomisme : métaphysique au sein de la pensée antique, il épouse les contours de la transformation radicale du mécanisme moderne (tout en demeurant au fond une explication métaphysique) puis réapparaît dans les images contemporaines du monde, où il participe tout autant de la révolution quantique que des développements, au XIXe siècle, des conceptions atomistes de la chimie (tout en conservant la détermination de représentation mécaniste qui était antérieurement la sienne).
Il est significatif que Bourdieu appuie son propos par une distinction puisée directement chez Hegel : les révolutions ne sauraient être conservatrices (selon un modèle politique que l'on peut illustrer à loisir, cf Cromwell) au sens où en elles la transformation qui s'opère est celle du passé en direction du présent et non du présent vers une quelconque renaissance du passé. C'est ainsi que Hegel dans les Leçons sur l'histoire de la philosophie nie l'existence d'une "renaissance", et c'est ainsi aussi qu'apparaît, dans ses Principes de la philosophie du droit, la récusation de toute possibilité de restauration politique, qui ne serait que la fiction d'une processus allant contre le développement dialectique qui affecte toute réalité ou effectivité - ce qui est impossible. Ce que la révolution scientifique conserve ne lui sert qu'à marquer, au fond, l'évidence de la nouveauté radicale, lorsque la révolution conservatrice inverse cette intention.
A vrai dire, la dialectique dont Bourdieu se réclame ici est moins hégélienne qu'elle n'est marxiste, les sciences, de ce point de vue, sont comme toute réalité soumises à la loi même du développement des processus historiques.




Vous avez écrit : « […] différentes formes prises par l'atomisme : métaphysique au sein de la pensée antique, il épouse les contours de la transformation radicale du mécanisme moderne (tout en demeurant au fond une explication métaphysique) »
L’atomisme ne représente-t-il pas plutôt l’exigence d’un élément physique au sein d’une conscience ou d’une métaphysique ? Ne place-t-il pas du physique dans de l’apparence non-physique ? N’est-ce pas aussi pour cela qu’il convient aux empiristes ?
Les petits grains sont devenus des mesures statistiques, l’essentiel est passé du réel petit au réel mathématique, mais me semblait-t-il, sans jamais frôler le statut d’hypothèse pour sauver les phénomènes, de position de conscience ou d’objet logique.
Vous écrivez encore : « (tout en conservant la détermination de représentation mécaniste qui était antérieurement la sienne) »
Il me semblait que les atomes devenus formules mathématiques perdaient au contraire leur possibilité de représentation partielle et totale : s’ils acquièrent une détermination, le lieu, ils en perdent une autre, et ils possèdent le « don » (statistique) d’ubiquité.
Alors, une réalité physique ou mathématique peut-elle être dialectique comme une représentation, comme une idée ?
Ne peut-on pas tout simplement affirmer que Bourdieu a ici dit une bêtise, que tout n’obéit pas au mouvement hégélien des contenus, qu’il existe des sauts qualitatifs platoniciens sans dépassement ou des alternatives logiques ?
Merci beaucoup pour vos publications en ligne.
Rédigé par: Jean-François Crouzet | jeudi 19 octobre 2006 at 13H25
Cher Monsieur,
merci pour votre commentaire et votre analyse. On peut évidemment considérer que Bourdieu se trompe en négligeant la possibilité qu'une transformation radicale (vous songez à la révolution du formalisme quantique) puisse produire un savoir qui échappe à toutes les représentations antérieures. Je peux vous l'accorder en ce qui concerne l'ensemble des développements relatifs à la nature de la lumière par exemple. Ce que l'on sait aujourd'hui sur les photons intriqués ne se laisse en rien réduire à un schéma antérieur et il y a de ce point de vue une idée de "révolution" qui n'est pas compatible avec la définition qu'en donne Bourdieu.
Il me semble cependant que Bourdieu ne fait que reprendre ici un des éléments fondamentaux de l'épistémologie de Poincaré : la distinction entre les révolutions qui affectent les principes et les représentations du monde, et l'essentielle continuité des rapports ou des lois. On piège des atomes avec un effet de recul qui prend son origine dans la très ancienne formulation de l'énergie cinétique, et selon les rapports qu'utilisaient déjà les savants du XVIIIe siècle.
L'exemple de l'atomisme, notez le, n'est pas de Bourdieu, c'est un exemple que j'essayais de développer pour expliquer sa définition paradoxale de la révolution scientifique.
Même réduits à des expressions mathématiques, les particules et les corpuscules demeurent une énigme lorsque l'on cherche à se représenter leur nature. On peut estimer (et c'est de la philosophie même qu'est venue cette critique, cf le Cercle de Vienne) que c'est là une interrogation sans objet. Mais il me semble qu'il y a bien des domaines de la science actuelle, en dehors de la physique atomique, où la proposition de Bourdieu peut donner à réfléchir.
Bien à vous,
FC
Rédigé par: Fabien Chareix | lundi 30 octobre 2006 at 00H21
Cher Monsieur,
J’hésitais à encombrer votre blog et votre temps, mais vos propositions, plus que celles de Bourdieu, étant précieuses pour me donner à réfléchir, je cède encore à la tentation car l’enjeu n’est pas banal.
Ma précédente remarque voulait dire, je crois, que si sur un plan, au moins un objet mathématique n’obéit pas à une dialectique, s’il est atteint, indépassable et non-métaphysique, alors toute présomption de dialectique en science devient suspecte en principe – bien qu’il y ait, sur un autre plan, dialectique de représentations sensibles dépassables ou métaphysiques, par exemple, à grands traits, les positions successives d’Aristote, de Newton, de Goethe, de la science d’aujourd’hui, sur la nature de la lumière.
Sur un plan, les fondements de la réalité sensible seraient étrangers à la dialectique : objets logiques, objets mathématiques (nombres complexes, atomes…), les vagues indiscernables desquelles naît le bruit de l’océan, en général, je crois, les objets intelligibles, par exemple la notion de catégories ou… de dialectique. Ces fondements sont des acquis pour lesquels la notion de conservatisme est un non-sens, de manière non paradoxale. Mais acquis veut aussi dire indépassable ; par exemple, que la conception de la science d’aujourd’hui sur la nature de la lumière est indépassable, qu’il y a fin de son histoire : que le discours sur la chose coïncide avec la chose.
Si les fondements de la réalité sensible n’obéissent pas à une dialectique, seulement nos représentations y obéiraient. Sur un autre plan, les positions politiques obéissent à la dialectique parce que nos représentations sont changeantes, progressives, et fondatrices ; ici, les réalisations obéissent finalement à nos volontés fondatrices, personnelles ou collectives. L’histoire des sciences c'est-à-dire de nos représentations scientifiques et de nos réalisations scientifiques qui en dépendent, peut ainsi aussi montrer une dialectique.
Les révolutions scientifiques introduisent une transformation radicale de nos représentations, de ce que nous disons : le problème étant de ne pas confondre ce que nous disons avec la liste que nous cherchons à dire : l’histoire des sciences serait l’histoire de nos représentations non scientifiques, de nos actions fondatrices, l’histoire d’une non-science, du cheminement de l’acquisition des objets scientifiques et des fondements.
Je voulais dire qu’en bonne logique il est possible de penser la continuité des lois et la discontinuité des représentations, « acquis » du terrain et « radicalité » des positions, à condition de distinguer ce que nous disons de manière révolutionnaire, de l’objet que nous cherchons à dire. Mais, si la science fonctionnait comme la politique, si en sciences le discours maîtrise les choses, Bourdieu a raison de penser sur deux plans différents « une transformation radicale tout en conservant les acquis antérieurs ».
Simplement, je crois que l’expression « révolution scientifique » est paradoxale car elle importe une intuition sociale dans une vision de la matière, l’idée d’un mouvement maîtrisé au-dessus d’un automouvement, même peut-être l’idée que l’institution maîtrise la matière.
Bien entendu, c’est vous qui avez raison lorsque vos écrivez : « Il faut prendre au sérieux cette mise à l'écart de tout continuisme plat ». Mais je souhaitais distinguer la politique et la science, ce qui paraît évident mais n’est pas fait me semble-t-il et ainsi contredire la proposition suivante : « il faut comprendre avec Bourdieu que le mouvement de la transformation révolutionnaire n'est pas différent, dans les sciences, de celui, dialectique, qui anime l'histoire elle-même ».
Ainsi je dirais, Hegel voit la science avec des yeux politiques – sinon comment penser l’amélioration hégélienne des choses. Après la révolution il y en aura une autre, je l’espère, tandis que la somme des angles d’un triangle plat restera tristement la même.
Bien à vous, en vous remerciant pour votre très grande patience.
JFC
Rédigé par: Jean-François Crouzet | jeudi 09 novembre 2006 at 10H12