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« Contacts en M1 - "Philosophie de la mécanique" | Accueil | TD du 16 mars 2006. S6 »

mercredi 22 mars 2006

Cours du 9 mars 2006. Descartes, idée, réalité.

La position réaliste, dans la mesure où elle se situe originairement dans une affirmation métaphysique posant en dehors du sujet un ordre séparé qui possède existence et substantialité, ne fait aucun doute au sein de ce qu'il est convenu d'appeler le dualisme cartésien. Mais c'est aussi d'un point de vue proprement épistémologique que se pose cette question chez Descartes dans la mesure où la fin assignée à la connaissance est en dernière analyse de produire une "certitude plus que morale" dans la connaissance des choses naturelles. Dans la mesure où cette certitude (assurément incomplète) est pleine en son genre, et selon ses limites propres, elle est le meilleur équivalent d'une détermination sans reste de la structure même des choses naturelles. Elle est garantie d'une part en ce que toute connaissance est soumise à une certaine représentation de la puissance divine, et d'autre part en vertu d'une comparaison systématique des hypothèses.

Il s'agit avant tout d'analyser ici la façon dont Descartes pose le problème de la préhension du réel et des phénomènes qui se produisent dans le monde. Le moyen privilégié de cette prise en charge du réel est l'inspectio animi par laquelle l'esprit se rapporte à l'essence même de l'étendue. Il peut paraître étonnant de confier aux facultés de l'âme le soin de produire et de fonder la connaissance que nous avons du réel. En effet, toute portion de la substance étendue doit pouvoir être expliquée, dans son engendrement même, au moyen des seuls outils forgés par la distinction réelle de l'âme et du corps. Il faut donc bien comprendre, avant même de lire les Principia Philosophiæ, où se donne selon Christiaan Huygens un « roman de philosophie », de quelle façon Descartes subordonne l'ordre et la connexion des choses à l'ordre et la connexion des idées qui déterminent ces choses. La détermination des causes secondes par lesquelles la variété s'introduit dans l'étendue, et qui constitue véritablement la physique dans son activité concrète, est subordonnée à la mise en œuvre d'une cause première.

Il convient de se demander si l'explicitation des modifications de l'étendue, fondées tout à la fois dans l'action divine et dans la présupposition de la cohérence interne des lois (ou causes secondes) imposées par Dieu, laisse quelque place à l'expression de la réalité au sein de l'enchaînement causal qui, des principes aux phénomènes, prétend penser le monde tel qu'il est.

On évoque souvent l'idée selon laquelle la physique cartésienne n'est qu'une vaste déduction qui ne s'appuie sur le réel que pour valider sa propre puissance déductive. Tout objet n'est en effet qu'une modification de l'étendue et il n'y a rien qui, dans le monde, ne puisse être produit par la modification progressive et continue d'une matière initialement homogène. On surévalue de fait la présence, dans le texte cartésien, du verbe "deducere" qui signifie essentiellement "trouver" et non pas "déduire" au sens d'un raisonnement analytique.

La question des rapports de la physique (voir l'article 64 des Principia II) et de la métaphysique pose le problème de savoir s'il faut penser le passage de la physique à la métaphysique sous le régime de la "déduction". Une vérité physique tire-t-elle toute sa validité d'avoir été déduite d'un corps constitué de principes métaphysiques? La structure même des Principia, qui place en avant la ré-écriture synthétique des Méditations Métaphysiques, peut le laisser penser. Mais Descartes prend en compte, d'une certaine façon, une relative autonomie des phénomènes lorsqu'il exprime la nécessité de produire une "brève histoire des phénomènes", c'est-à-dire la prise en compte d'une certaine irréductibilité des lois et causes secondes à la belle déductivité systématique qui a sa source dans l'action première de Dieu, et, plus radicalement encore, dans la production par Dieu de la substance étendue. Le problème de la déduction est central (ceci n'est pas pris en compte dans l'ouvrage de M Kobayashi, La philosophie naturelle de Descartes, Paris : Vrin 1993).

L'élucidation exacte du mode de production des principes de la physique (la métaphysique ne fait-elle que "garantir" ce que la physique considère déjà comme un principe? ou bien peut-on dire que la physique reçoit ses principes? dans le second cas, la réalité et les régularités qu'elle fournit ne peut légitimement prétendre à réformer une loi dont l'origine lui échappe) ainsi que la délimitation lexicale des propositions visant ce que Dieu "fait ou maintient" (principes, fondements) et ce à quoi la nature se soumet (lois et règles) en vertu de l'action même de Dieu, permettraient de revenir sur les simplifications qui sont, d'usage sur ce sujet. Depuis les Leçons sur la philosophie de l'histoire de Hegel, la chose est entendue : Descartes a produit, le premier, une pensée moderne qui prend appui, en son centre, sur l'idée. C'est donc l'enchaînement des idées qui prime sur l'enchaînement des choses et les lois qui expriment ces choses prennent leur sens en tant que produits d'une idéation qui engendre la nature.

Chez Descartes, l'article 206 de la IVe Partie des Principes garantit à la philosophie naturelle une certitude plus que morale, c'est-à-dire une certitude métaphysique, relative à la convergence des possibles (inventés en profusion par les lois) et des réalités phénoménales : [article] 206. Et mesme qu'on en a vne certitude plus que morale.

« L'autre sorte de certitude est lors que nous pensons qu'il n'est aucunement possible que la chose soit autre que nous la jugeons...Et elle est fondée sur vn principe de Metaphysique tres-assuré, qui est que, Dieu estant souverainement bon & la source de toute verité, puisque c'est luy qui nous a créez, il est certain que la puissance ou faculté qu'il nous a donnée pour distinguer le vray d'auec le faux, ne se trompe point, lorsque nous en vsons bien & qu'elle nous montre euidemment qu'une chose est vraye. Ainsi cette certitude s'estend à tout ce qui est demonstré dans la Mathematique (...). Elle s'estend aussi à la connoissance que nous auons qu'il y a des corps dans le monde, pour les raisons cy-dessus expliquées au commencement de la seconde partie. Puis en suitte elle s'estend à toutes les choses qui peuuent estre demonstrées, touchant ces corps, par les principes de la Mathematique ou par d'autres aussi éuidens & certains; au nombre desquelles il me semble que celles que j'ay écrites dans ce traitté doiuent estre receües, au moins les principales & plus generales. (...) »

Les deux premières évidences plus que morales obtenues par extension de celle qui se produit au moyen de la véracité divine, reproduisent fidèlement le déroulement des Méditations métaphysiques : après l'éviction de toute réalité, il y a réappropriation des vérités nécessaires, d'une part, des corps d'autre part. La philosophie naturelle bénéficie en dernier lieu, ici, de cette extension de la certitude non pas tant en vertu de son usage des mathématiques (qui est en effet quasi inexistant dans les Principes), mais en vertu de son respect des liaisons nécessaires et mécaniques qui conduisent des principes les plus généraux aux conclusions les plus particulières.

C'est ce qui est aussi garanti et précisé dans le champ de la philosophie naturelle par la Quatrième Partie des Principes de la philosophie, art. 203 :

« Comment on peut paruuenir à la connaissance des figures, grandeurs et mouuemens des corps insensibles" - (...)j'ay, premierement, consideré en general toutes les notions claires & distinctes qui peuuent estre...en nostre entendement touchant les choses materielles [figures, grandeurs et mouvements, ainsi que les règles de la Géométrie et des Mechaniques : c'est la Première et la Seconde Partie des Principes] (...). Et par apres, lors que j'ay rencontré de semblables effets dans les corps que nos sens aperçoivent, j'ay pensé qu'ils auoient pu estre ainsi produits. Puis j'ay creu qu'ils l'auoient infailliblement esté, lorsqu'il m'a semblé estre impossible de trouuer en toute l'estenduë de la nature une autre cause capable de les produire. »

Le référent mécanologique aide à l'établissement du lien entre l'authenticité des notions qui sont en notre âme et la vérité des phénomènes particuliers que l'on peut en déduire. La représentation parvient à un point où elle est contrainte d'avouer que l'on ne peut trouver une cause concurrente. C'est donc en dernier recours à la véracité divine (qui garantit l'intégrité de nos moyens de connaître) qui fonde la certitude produite par la philosophie naturelle ou plutôt la certitude que nos moyens intellectuels (ceux de notre âme) nous permettent de dégager une cause dont ils peuvent affirmer qu'elle est la cause du phénomène étudié.

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